29 Mars 2004

Le principe du trou noir

Ce que je lis en ce moment:
J'ai fini Harry Potter. Je suis en deuil d'un des personnages. Alors je vais attendre avant de commencer quelque chose.

Dernier film vu:
Le papillon
  (DVD)

État d'esprit:
Je me sens tellement inutile... chanceuse à la fois.

Elle a : 7 semaines

Hier, par ce magnifique dimanche ensoleillée, «le bon Dieu à tiré la plogue» pour utiliser son expression à elle. Gwen a vécu ce que toute future maman redoute par-dessus tout : perdre son bébé. Même si il est encore si petit, ce future bébé existe dans nos rêves et nos espoirs et ces ce deuil-là que l’on doit faire.
Je l’ai accompagné à l’hôpital hier matin pour, ce que j’espérais, simplement vérifier que tout va bien…
Je m’efface pour lui faire place à elle à sa demande. Cette page restera disponible pour consultation. Il aura sa petite page, sa cellule électronique à lui.

* * *

Le principe du trou noir

Commençons par le commencement, ou plutôt par la fin. Le bon Dieu a tiré la plogue. Voilà. Je veux en parler, j'ai vraiment besoin d'en parler, mais je ne suis pas capable. Parce que à chaque mot, je m'étouffe quand ça passe de ma tête à ma bouche. Pis j'ai trop de choses dans ma tête qui doivent trouver une porte de sortie. Toutes ces idées là ne peuvent pas rester là. En tout cas, quand je l'écris, ça fait moins mal, même si ça devient concret, même si ça devient plus vrai.
 
Stéphane Bourguignon a écrit un roman qui s'appelle Le principe du geyser. Moi, je n'ai pas la prétention d'être une as de l'écriture, mais j'ai décidé de vous parler du principe du trou noir, parce que je viens de le comprendre. Un trou noir, c'est un amas de matière tellement dense qui aspire tout sur son passage, même la lumière. C'est un amas de matière qui crée du vide autour de lui. Ça doit ressembler à quelque chose de vide, parce que c'est sombre, mais c'est plein. Je le sais maintenant.
 
Le vide, il est là, physique, à l'intérieur de moi. Il y a un peu plus de 24 heures, il y avait une petite vie à l'intérieur de moi. Une vie de 5 semaines, une vie de 5 à 7mm. Une vie qui avait deux p'tits bras, deux p'tites jambes et puis un p'tit coeur qui bat. Qui battait. Si ce sont les meilleurs qui partent les premiers, cet enfant aurait été drôlement extraordinaire. Pas nécessairement un Wayne Gretzky ou un Mozart. Il aurait juste été lui(elle). Peut-être qu'il aurait eu mon nez et mes yeux. La bouche de Steph, ses mains et son caractère. Peut-être même qu'il aurait été aussi super que Gaëlle pour le développement linguistique. Il aurait été au moins aussi extra que les vôtres le sont ou le seront
 
Encore hier, je sentais cette petite vie là qui se développait. Qui était là. Zuby, Léon, Vous comprendrez ce que je veux dire. On le sait que c'est là, même si ce n'est qu'un amas de cellules, même si c'est tout petit, même si ça ne bouge pas. On sent que c'est plein de possibilités, plein d'énergie. En l'espace de quelques heures, ce "plein" est devenu un vide immense. Un vide plein. Un vide plein de peine, plein de tristesse, plein de douleur. Un vide qui aspire tout les autres petits vides qu'on avait déjà à l'intérieur. Une force d'attraction inexplicable qui crée une grosse boule dans le ventre. C'est un peu comme des crampes de début de grossesse, mais quand on sait pertinemment que ce n'est pas ça, ça prend toute une autre dimension.
 
Il y a tout ce qu'il faut annuler. Le rendez-vous médical, les démarches syndicales. Annuler la bonne nouvelle. Rappeler tout le monde pour leur dire que tout est fini. Expliquer mille fois la même rengaine...ce sont des choses qui arrivent...anomalie chromosomique...la nature a suivi son cours...il n'était pas dû...ce n'est que partie remise...non je n'ai pas eu besoin de curetage...oui je vais bien...alors que cette objectivité froide, on le sait, sonne faux. Mais les vraies choses, dans ces cas-là, ne se disent pas. On veut être seule, parce qu'on se sent tellement unique. On est ni la première, ni la dernière. Tout le monde nous fera part d'une copine, d'une cousine, d'un couple d'ami à qui c'est arrivé. Mais personne ne sait à quel point il n'y a rien de comparable, lorsque c'est à soi que ça arrive. Et pourtant, on sait que d'autres l'ont vécu de manière aussi horrible que nous, mais on devient presque sadique. On joue dans la plaie pour s'habituer à la douleur. Pour ne plus la sentir. Et ça, ça se fait seul. Paradoxalement, on s'accroche à ceux qu'il y a autour de nous. On est plus capable de les regarder en face sans avoir envie de pleurer, mais on ne veut pas qu'ils s'en aillent. On a besoin d'eux pour nous garder la tête hors de l'eau. Pour ne pas passer dans le trou avec l'eau du bain...et le bébé. On est horrible avec eux, mais dieu qu'on les aime et qu'on les apprécie.
 
Je l'ai perdu(e). Ça fait drôle de dire ça. D'habitude, avoir perdu quelque chose, c'est l'avoir oublié quelque part, c'est avoir été responsable de la disparition de quelque chose. Ou plutôt pas assez responsable. Vous me suivez ? Et puis pourtant, rationnellement, je le sais que nous ne sommes pas responsables. Et je repense à l'hôpital, à la pancarte sur la porte des cubicules "Nous ne sommes pas responsables de la perte des objets de valeur. Les objets de valeur retrouvés à l'urgence seront gardés. Vous pouvez les réclamer à la réception." Madame, monsieur, avez-vous retrouvé mon bébé ?
 
C'est peut-être pour ça que j'écris au fond, pour dire que je ne l'ai pas oublié, qu'il n'est donc pas perdu, qu'il est juste parti... Et que, malgré tout ce qu'il a pu penser, je ne voulais pas qu'il parte.  Parce qu'on y repense, à ce qu'il a pu penser. À toutes les fois où il a pensé que j'étais une maman irresponsable parce que j'ai fumé une cigarette, parce que j'ai bu 2 cafés plutôt qu'un, parce que j'ai pris une puff, parce que j'ai décidé de "prendre le risque" de continuer à travailler, même si je savais qu'il était là et qu'il avait besoin de moi. Je m'en excuse, sincèrement. J'ai pas été capable de m'éloigner de ma vie pour me centrer sur la tienne, égoïste que je suis. Je sais que tout le monde me dira que je n'ai pas raison de m'en vouloir, que personne ne peut  vouloir que de telles choses arrivent. Mettons une chose au clair, je m'en veux quand même. Point.
 
Et ce n'est que le début des mises au point. Parce que tout le monde voudra consoler. Tout le monde voudra trouver la bonne chose à dire. Tout le monde comprendra. Ou plutôt croira qu'il comprend. Tout le monde voudra savoir. As-tu eu des crampes? Comment l'as-tu su? L'as-tu senti quand il est passé ? Pas méchamment, pas par curiosité morbide. Juste pour savoir. Ces choses-là, ça ne se raconte pas. Ce n'est pas un voyage de pêche ou une anecdote dont on dit "tu t'en souviendras plus le jour de tes noces...!"C'est...autre chose. Une catégorie sans nom. Parce que nommer une chose, c'est la comprendre. Et ces choses-là ne se comprennent pas.
 
Et l'égoisme ne s'arrête pas là. Depuis que c'est arrivé, je-me-moi suis triste. Comme si j'étais toute seule dans cette foutue galère. Il y a Steph aussi. Steph qui est un roc. Steph qui est toujours fort, qui est toujours là. Steph que j'aime encore et toujours et encore malgré toutes ces tuiles, malgré toute cette vie. Steph, le seul avec qui je me vois traverser tout ça. Steph qui a passé la journée à s'occuper de moi, à me demander comment j'allais, à m'offrir ses bras, son épaule, ses mots...je t'aime...ce sont des choses qui arrivent...je t'aime...ne t'en veux pas...je t'aime tu sais...es-tu sûre que ça va...et lorsque moi je lui retourne la question, il me dit de ne pas m'inquiéter, qu'il va s'arranger avec ça, que c'est moi qui compte, pas lui... pourtant, je sens qu'il retient tout. Il a un peu craqué quand ma mère lui a dit "Et toi...comment ça va...tu dois trouver qu'on s'occupe pas beaucoup de toi...mais je sais que c'est pas plus drôle pour toi..."
 
Le jour se lève sur Longueuil. Tout rose et bleu. Lumineux et plein de promesses. Je vais dormir là-dessus.
 
Je vous aime et je pense à vous toutes. Je SAIS que vous êtes là.

Gwen

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