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14 novembre 2000
qui nous brûle la langue

C'est chouette, Juliette a téléphoné hier soir alors que M51 et moi étions sur le point de fermer la lumière. Ça faisait tellement longtemps qu'on n'avait pas papoté comme ça toutes les deux. C'est évident que nos conversations ne sont plus comme avant.

On se raconte souvent l'essentiel et ça nous suffit. Mais il y a un truc étrange avec Juliette et que je remarque souvent, c'est qu'au moment où on est sur le point de se dire bonne nuit et de raccrocher, on soudainement une question existentielle qui nous brûle la langue.

Et c'est reparti. Et c'est souvent la meilleure partie de la conversation, celle où on se fait des confidences, où on arrive à sortir ce qui nous fatigue vraiment, ce qui nous angoisse. J'aime bien.

Sauf que, lorsque je suis revenue dans la chambre :
- Tu sais, c'est toujours comme ça avec Juliette , on croit qu'on se dit bonne nuit et ... Tu m'écoutes ?
- Zzzzzzzzzzz !

Je haïs quand il s'endort avant moi!

* * *

Un bain de métro, c'est ce qu'il fallait, je crois, pour me ramener les deux pieds sur la terre. Je crois qu'à force de rester à la maison, je vais finir par en oublier que la vie peut être différente pour les autres.

Depuis que M51 vit avec moi et qu'on a une voiture à la porte, c'est rare que je me déplace en métro. Mise à part pour l'Université où je ne vais plus que deux jours par semaine et le boulot (encore là, que le matin quand il n'y a pas un chat), je me suis rendue compte que je perds le fil de la réalité.

Mais je n'ai pas perdu cette bonne vieille habitude d'écouter les conversations dans le métro et hier midi, j'ai été particulièrement surprise. Deux hommes, qui ont l'air de se connaître discutent. Un a un fort accent qui pourrait être pris pour un accent des pays de l'Est. Ils parlent de tout et de rien à la fois. Jusqu'à ce que ... :
- Tu as beaucoup de frères et soeurs ?
- On est quatre, avant on était cinq mais j'ai un frère qui est mort dans mon pays. Il avait 22 ans !
L'autre a eu un moment de recul. Je crois que devant l'espèce d'impudeur de son interlocuteur, il se sentait intimidé.
- Si jeune, il est mort dans un accident ?
- Non, il a été assassiné.
- ...
(un frima passe et repasse, même moi j'ai un long mais très long frisson qui me parcourt le dos.)
- Ne fait pas cette tête, ça arrive très souvent dans mon pays. Maintenant plus qu'avant. Tu comprends pourquoi ma mère a laissé ce message dans la boîte vocale ? En partant, elle avait l'impression d'en perdre un autre. Tu sais, la femme de mon frère a aussi été tuée. Ils sont morts tous les deux, c'est moins pire!

J'étais complètement bouleversée par le détachement avec lequel il parlait de tout ça. Il souriait presque.

J'étais complètement assommée. Je reste toujours surprise quand des actes de violence deviennent aussi banals. Ça fait bien à dire mais c'est comme ça. Moi, je me sens complètement impuissante, le seul outil que j'ai ce sera mon métier. Je pourrai parler aux enfants de la violence. C'est en me disant cela que je n'abandonne pas. Si je n'ai qu'une mission dans la vie, je voudrais que ce soit celle-là!

* * *

Pauvre amour, il a mal dormi. Un petit rhume le tourmente. Quand j'ai fini par aller me coucher, je ne m'endormais pas et j'ai lu encore de longues minutes. Pendant ce temps, il tournait et se retournait, renâclait, ronflait un peu et se tournait encore. J'avais juste envie de le prendre dans bras et le bercer comme un enfant.

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