Vous n'auriez pas vu passer un roman?



- Pardon, vous n'auriez pas vu passer un roman par hasard ?
- . . .
- Excusez-moi ! Un roman, des pages, des mots, vous savez, une histoire avec des personnages ?

Une petite voix jaune avec de jolis yeux en amande et tous ridés, Chine, Viêt-nam ou Japon, peu importe. Cette petite voix jaune me parle et me répond dans ma tête.

- Du calme ! Un l'oman dans ces l'ues, il y avait longtemps que l'on avait pas ça nous ici. Tu peux peut-êt'l'e demander à Mohamed. Peut-êt'l'e qu'il sait où tu pou'l'ais t'l'ouver ton l'oman.

Maintenant, c'est la voix d'un enfant. Une voix quelque part entre Paris et l'autre côté de la Méditerranée.

- C'est pas moi qui l'ai pris ton putin de roman !
- Je n'ai jamais dit que c'est toi qui l'avait. Je veux seulement savoir si tu ne l'aurais pas vu !
- Et d'abord, ça te sert à quoi un roman ? Ce n'est que des mots, y'a même pas d'images.
- Si je n'avais pas eu ce roman, ces petites voix, la tienne " Made in Alger " et celle de l'autre " Made in Taiwan ", je ne les aurais probablement jamais imaginées. J'aurais marché dans les rues de Belleville en me disant : Quel sale quartier ! Des papiers partout, des hommes qui ne font que me reluquer les fesses et les seins, pour moi, ce quartier, je n'y serais jamais venue, jamais je n'en aurais entendu parlé. Il aura fallu qu'un certain Pennac fasse naître des romans dans ta rue pour que ça m'y attire. Il a fallu qu'un Benjamin, qu'une Clara, qu'une Julie, qu'un petit, qu'un C'est-Un-Ange et tous les autres, vivent sur une page de ton Boulevard de Belleville. Mais pour toi, ta vie ne doit pas être un roman tous les jours ein ?
- Comment ? Elle est très bien ma vie. Elle est ici ma vie.
- Qu'est-ce qui te fait di'l'e que not'l'e vie est pi'l'e que celles des aut'l'es ? - Oh ! Toi, " Made il Taiwan ", tu es vieille maintenant. Tu n'es pas née ici n'est-ce pas ? Tu as encore des images de ton village natal pour t'évader quand Belleville a trop chaud et qu'elle suinte des hommes et des femmes et surtout des enfants sur ces trottoirs, qu'ils deviennent trop petits ces trottoirs. Mais toi " Made in Alger ". En fait, je devrais plutôt d'appeler " Made in Paris " ou même " Made in Belleville " mais je t'appelle " Made in Alger " parce que tu sens les épices, le citron et le thé à la menthe comme ton papa à ton âge à Alger. Mais toi, tu es né ici mais ici c'est comme Alger pour toi. Avec ton père qui te cri tous les jours comment c'était Alger avant. Avant qu'il ne tombe amoureux de la Suzon, fille de militaire français. Les intégristes n'ont pas aimé et ton père refusait que Suzon cache son sourire derrière ces foulards. Alors ils ont pris le bateau et tu es né à l'hôpital St-Louis. Maintenant Alger, pour toi, c'est ici, sous les toits de Belleville. Suzon s'est barrée mais toi, tu restes à Belleville avec Alger, la soeur de ton père et les autres femmes qui sentent bons les épices, le citron et le thé à la menthe. C'est ça ton histoire n'est-ce pas ?
- Si ce n'est pas ça, elle n'a pas du se t'l'omper beaucoup. Elle a une imagination assez, comment di'l'e, l'éaliste non ?
- Qui es-tu pour écrire mon histoire comme tu le fais ?
- Je le fais parce que tu es dans ma tête même si tu joues sur le trottoir. Je vous imagine comme ça. Des personnages de romans.

* * *

Pour la première fois depuis que je suis à Paris, j'ai eu une véritable frousse. Pourtant j'y étais allée à quelques reprises à Belleville. Ce quartier m'attire horriblement mais à chaque fois, je n'entrais pas réellement dans le quartier, préférant en faire le tour. C'était en fait la première fois que j'y allais totalement seule. À chaque fois, on m'attirait ailleurs, vers des trucs que je ne reconnaissais pas vraiment. Mais hier, rien n'allait m'empêcher de me balader où j'en avais envie. Je voulais voir l'hôpital St-Louis et le cinéma du Zèbre.

La chaleur et le soleil intense avaient sorti les gens dans la rue. Ça fourmillait de partout. Heure de livraison je crois, d'énormes camions avec d'énormes morceaux de viande pendant au soleil, des boîtes de bois éventrées partout, des étalages de lunettes et de montres de mauvaise contrefaçon où derrière, des jeunes, cellulaire à la main me jettent un coup d'oeil méchant si je m'approche de trop près.

On me regarde d'un drôle d'air. Guide du Routard à la main et sac au dos, je fais partie de celle qu'on a pas tellement envie de voir ici. Je sors mon appareille photo et déjà des regards se font envieux. On m'avait prévenu, vaux mieux garder le zoom discret. Main sur le sac et l'appareil camouflé, on a tout de suite compris ce que je cherchais et on aime pas du tout jouer les animaux de cirque ici.
- Tu veux que je fasse ta photo ?
J'ai fait celle qui n'entend rien. J'ai poursuivit mon chemin cherchant les petites rues où il y avait moins de monde. Même là, je ne me sentais pas tellement bien. Il y avait toujours quelqu'un dans une porte pour me dévisager, à sa fenêtre pour me faire sentir que leur vie n'est pas faite pour être immortaliser. Parfois j'ose discrètement alors que je suis certaine qu'on ne me voit pas mais ils ont l'ouïe fine et entendent le petit clic ! se retourne et c'est à leur tour de me fusiller du regard. Pauvre petite touriste, tu n'as pas besoin de nous rappeler que tu viens d'ailleurs et que chez toi c'est sûrement mieux. Nous ne sommes pas du Folklore, ici c'est la vraie vie.

Mais partout c'est beau. C'est comme nul part ailleurs à Paris ou à Montréal. Il y a quelque chose là que je n'ai jamais vu. Partout on entend parler arabe ou chinois, drôle de mélange qui fait tout le charme. Mis à part les lunettes et les montres, il n'y a rien de faux. On se fout du reste. Pourvue que la ligne directe pour Hala (pas certaine que ça s'écrit comme ça) ou pour Bouddha se rende ici aussi et il faut un portable pour qu'ils puissent me joindre partout .

J'ai marché dans les rues comme on roule en trombe sur l'autoroute, en faisant des angles morts et en m'assurant qu'on ne me serre pas de trop prêt. Je me suis rendue à l'hôpital qui a vu naître " Made in Alger " et pleins d'autres petits " Made in le monde ". Dans une file de taxi, deux prostitués discutent ferme avec un chauffeur qui ne veut pas leur faire un prix pour aller je ne sais pas où. Je ne m'attarde pas trop dans les endroits envahis préférant les petites ruelles où des serpillières sèchent aux fenêtres, où des femmes passent le balai tout en discutant avec la voisine du quatrième étage qui est à sa fenêtre. Elles se racontent le dernier mauvais coup de " Made in Alger ". Il y a une petite place plus loin où on mange des nouilles chinoises et du coucous mais ce ne sont pas des gens de Belleville mais d'autres routards comme moi qui veulent aussi voir du pays. Je ne m'y attarde pas longtemps, seulement le temps d'en griller une dans une impression de plus grande sécurité.

Je mets enfin les voiles après avoir rechargé mon appareille dans une espèce de panique. J'avais des crampes dans le bras à force de le garder serré sur mon sac et le cerveau fatigué à force de le garder en veille constante. Mais c'est tellement beau ici.

* * *

Deux jours qu'il me reste. Mine de rien, la ronde des adieux a commencé. Ça a commencé par Gargil. J'avais le cur un peu serré. Avoir l'impression de n'avoir réussi à se dire le dixième de ce qu'on aurait pu à se dire. Mais ce n'est pas la dernière fois certainement et on se l'est promis. Que ce soit à Montréal ou encore à Paris, il y aura une prise II. C'est ça l'amitié outre-mer, ça se joue en épisode où à la fin, on se butte toujours sur " à suivre " à la fin. On voudrait donc une histoire " non-stop " mais il y tout de même 5 798 kilomètres. Il y aura toujours le mail mais plus rien à voir avec une petite bière au café de l'Industrie prêt du métro de la Bastille en face-à-face.

Devant ma porte, un dernier " au revoir ", on se revoit bientôt, très bientôt j'espère. Puis, alors que j'ai presque la clé dans la serrure, un dernier coup de Klaxon et un dernier au revoir de la main. . .




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