3 septembre
La machine à souvenirs




Une chance que je t'ai
Je t'ai, tu m'as
Une chance qu'on s'a

Quand tu m'appelles mon p'tit loup, avec ta petite voix
Tu penses mes bleus, tu tus tous mes papillons noirs
Tu fais des boules de lumières avec tes p'tits doigts
Tu fous la trouille au hibou

Une chance que je t'ai
Je t'ai, tu m'as
Une chance qu'on s'a

J'suis pas très grand, pas très fort
Mais que personne vienne te faire de la peine
Sans d'abord me passer sur le corps.
Fie-toi sur moi mon bon chat, t'auras jamais peur
Tant que je vivrai, même si je meurs

Une chance qu'on s'a
Jean-Pierre Ferland

* * *

Il fallait que je l'a ressorte celle-là. Le besoin de me rappeler pour ne pas sombrer. Pour me souvenir qu'il y a déjà eu des jours pires que ceux-là. Elle était accrochée à des souvenirs dans une machine. Accrochée à une photo avec un trombone métallique , elle m'a presque échappée. J'avais essayé de l'oublier parce que trop douloureuse. Mais voilà, en y pensant bien, il est douloureux ce souvenir mais s'il n'avait pas existé, jamais je ne serais sentie le besoin de me raconter pour me vider de toutes ces paroles qui me trottaient dans la tête et probablement que jamais "Laissez-moi vous montrer le monde avec mes yeux" ne serait né. À chaque chose dans la vie, son besoin de se souvenir.

* * *

Je croyais que j'avais tant déménagé que mes tiroirs n'avaient plus rien à m'offrirent comme surprise. Je me trompais. Cette manie que j'ai de tout y mettre pêle-mêle, sans discernement. Puis, je l'ouvre au moment des grands départs, j'en jette la moitié et puis tout au fond, je trouve un vieux papier, une carte avec un numéro de téléphone griffonné et comme à l'habitude, il n'y a pas de nom à coté. Des factures que je garde sans savoir pourquoi, des boutons, des cailloux, des sous noirs...

Puis il y a les livres. Dans ces livres, il y a tous ces gardes pages que je prends dans mon quotidien. C'est parfois un vieux papier de chocolat ou une facture qui tombe. Mais c'est aussi parfois des lettres ou des mots rapidement couchés sur le dos d'un relevé de transaction bancaire.

Il y a tout ce papier à musique, une forêt de l'Ouest de papier à musique, tout droit sorti de mon adolescence dorée. Il y en a tant que j'aurais de quoi alimenter un feu de joie pendant trois jours et ameuter les écologistes du monde entier. Je me dis qu e peut-être est-il temps de laisser tout ça derrière moi dans un bac de récupération... La même question que je me pose à chacun de mes nombreux déménagements. Je les mets de côté en me disant que je réfléchirai à ça plus tard puis finalement, une boîte à demi-remplie, il reste de la place pour mettre tous ces cahiers... Finalement je vais encore les garder quelques mois, jusqu'au prochain déménagement où je me poserai encore la question.

Mais ce déménagement est de ceux où j'en jette le plus. Des sacs entiers de souvenirs qui partiront faire un dernier tour de camion pour finir leur vie comme perchoir à Goéland quelque part au Nord de la ville. Il y a d'autres trucs que je ne peux garder, que ni Juliette ni Roméo ne veulent récupérer et que je ne peux jeter en me disant que ça pourrait bien servir à quelqu'un. Je le laisse sur le bord du trottoir et quelques minutes plus tard, il a disparu. Quelqu'un d'autre en fera ses beaux dimanches.

Ce n'est pas une sinécure que d'ouvrir la machine à souvenirs. Parfois j'ouvre une boîte pas défaite depuis le dernier déménagement et je trouve un objet qui ne m'appartient pas. Je croyais lui avoir tout rendu la dernière fois... Pourtant non. Le mettre de côté ? Le jeter ? Le laisser là ?




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